Expérience anthropologique

Les choses arrivent, les choses adviennent sans qu’on y prenne garde.

Que ce soient de nouvelles expériences, gustatives ou sensitives, elles viennent rompre subitement le temps qui nous irrigue. Aussi brutalement que de manière inattendue, le temps se fige en un éclair.

Pendant cet arrêt sur image, tous nos sens sont en alerte et découvrent des sensations jusqu’alors insoupçonnées. À aucun moment, nos sens pensaient être aussi brutalement arrachés à leur train-train quotidien.

Ces découvertes sensorielles peuvent être pour nos sens une nouvelle source de plaisir ou être vécues comme des traumatismes qu’on ne souhaitera à aucun moment revivre. Proust nous enseigne ainsi, le délice enfantin que peut offrir une simple madeleine et Philippe Delerm nous donne une procuration pour découvrir les vertus d’une gorgée de bière. Mais l’âge faisant, ces petites « madeleines de Proust », comme il est d’usage de les appeler, se raréfient. La courbe ascendante de l’âge, nous éloigne inexorablement de ces fugaces moments.

Mais en ce début de siècle où le passé fait des courbettes devant les injonctions du présent, nous pouvons encore, sous réserve de ne pas appartenir au groupe des milléniaux, être surpris et découvrir des sensations que l’on pensait inimaginables jusqu’alors.

Le visage de la modernité dont les traits d’âge sont ceux du progressisme nous amène à découvrir ce qui fût autrefois commun d’appeler le 3ème genre. À l’ère où l’assignation à résidence sexuelle est interdite, se développent un peu partout sur le globe des toilettes d’un nouveau genre1. À défaut de moderniser leur usage, notre siècle, invite une nouvelle catégorie d’individus à les utiliser.

Ces toilettes d’un nouveau genre se déploient à une époque où la notion de phobie l’emporte sur la raison, et où des marches sans raison ont lieu pour lutter contre l’islamophobie ou la transphobie. Sur ce dernier cas d’espèce, les parties prenantes de la société (pouvoirs publics, associations, entreprises, etc.) ont l’obligation de faire la part belle aux 150 individus2 touchés annuellement par leur question existentielle. C’est dire toute l’importance de l’enjeu sociétal.  

Vivant en Amérique du Nord où le diktat des minorités est à l’œuvre depuis plus longtemps que chez nous, et dont l’œuvre civilisationnel n’est pas encore achevée, j’ai dû malgré moi, me poser la question face à l’urgence d’une situation.  

Appartenant à la majorité pour certains, aux privilégiés pour d’autres (homme, blanc et hétérosexuel), j’ai dû faire une rapide introspection avant de franchir le seuil de cette porte d’un 3ème type.

Est-ce que j’appartiens à la bonne catégorie pour ces toilettes ? Le trône à l’intérieur est-il en mesure de m’accueillir ? Quel est le type d’individus que je vais y rencontrer ?  

Convaincu de la nécessité de la chose, je décidai d’un pas nonchalant après un bref moment de flottement d’y rentrer. Après avoir remarqué que j’étais le seul bipède à occuper les lieux, je pris la place qui me revenait dans l’une des rares pièces donnant une issue de secours à mes indésirables.

Face à moi-même et à la charge qui m’incombait, je vis l’apparition sonore d’un coreligionnaire de circonstance. Habitués de ces lieux publics, l’expérience que j’ai vécue l’était moins.

Dans l’incapacité de définir le sexe de mon voisin, J’entendis une personne soustraire à sa personne ses indésirables. Non pas que les soubresauts sonores sont de manière générale agréables, mais les toilettes représentent encore un no man’s land entre les hommes et les femmes. Ne sachant me trouver à proximité d’une femme (ou de ce qui s’y rapproche) ou non, ses détonations personnelles me furent au plus haut point désagréables.

Car qu’on le veuille ou non, la ligne Maginot que symbolisent les toilettes est tracée dans l’intérêt de tous. Elle est encore cet espace visant à ne pas émietter le désir entre les sexes. Cette séparation aussi visuelle qu’auditive préserve paradoxalement ce qui reste de sacré en nous, notre intimité.   S’affranchir des codes du genre et casser cette barrière quasi naturelle, c’est mettre à l’horizontal des corps qui ne demandent qu’à prendre de la hauteur.

1 https://www.courrierinternational.com/article/controverse-au-portugal-des-wc-transgenres-lecole

https://www.huffingtonpost.fr/entry/en-tant-que-transgenre-pour-etre-accepte-il-faut-etre-acceptable_fr_5cab44cde4b0dca033049db0

Antoine Laroche