Do you speak English ?

Ils nous ressemblent, ils sont comme nous, à un détail près. Ils parlent une langue étrangère que nous ne comprenons guère. Une langue connue de tous, reconnaissable à la moindre sortie sonore. Une langue qui nous est familière tout en étant étrangère et qui trouve chez la majorité d’entre nous un rejet presque organique. Son vocabulaire et son mode de pensée nous sont si proches et si lointains à la fois. C’est cette langue anglaise qui trouve depuis une quinzaine d’années un écho chez nos concitoyens. 

Eux, ceux qui arrivent à s’exprimer dans la langue de Shakespeare par opposition à la langue de Molière ou d’Hugo représentent une nouvelle avant garde aristocratique. Un palier supérieur au sein même des classes dites supérieures. En rajoutant la mention « bilingue » à leur Curriculum Vitae ou en plaçant des mots anglais ici et là lors de réunions, ils se détachent tels des ilots d’iceberg de la banquise française pour mieux marquer leur différence. À l’opposé d’un François Hollande impotent verbalement, Emmanuel Macron n’hésite pas lors de ses conférences de presse à user de l’Anglais. Il s’inscrit dans cette lignée de pensée. Une pensée qui se veut élitiste et mondialiste.

À l’heure de l’horizontalité et où une symphonie de Chopin équivaut musicalement parlant à une chanson de Kery James, la culture n’est plus ce marqueur qui autrefois distinguait les classes populaires des classes bourgeoises. Le nivellement par le bas et l’argent faisant un travail de sape civilisationnel, plus rien aujourd’hui en apparence ne distingue le riche du pauvre. Riche comme pauvre, tous deux sont happés par le trou d’air libéral où la culture a une valeur économique proche de zéro. Elle ne trouvait déjà pas sa place chez les moins aisées, mais dorénavant elle n’a plus sa place auprès des couches supérieures de notre société.

Autrefois, les meilleurs d’entre nous, les premiers de cordée comme aime les nommer Emmanuel Macron1, permettaient d’instaurer une culture officielle. Du haut vers le bas, ils émiettaient leur sens critique pour donner aux démunis culturels un accès à l’universel.

À l’heure du « tout se vaut », la culture, notre culture, est renvoyée aux derniers rangs de notre théâtre national. Les premiers de cordée ne servent plus qu’à égrainer les miettes de leur enrichissement personnel.

Pour cette classe dominante, la reconnaissance ne passe dorénavant plus par le partage d’une culture commune et donc nationale : philosophique, artistique, littéraire, architecturale, musicale. Elle s’attache aux formes (car incapable d’apprécier un roman en Anglais par exemple) d’une culture étrangère et se limite aux seules apparences de la réussite sociale.

Ainsi pour les cadres supérieurs, elle se cantonne à l’occupation des meilleurs postes (marketing, finance, informatique, ingénierie, ect..) où l’anglais n’est plus demandé, mais exigé. Une langue dont les protagonistes doivent en maîtriser les codes sous peine de se voir rajouter du stress et vivre avec l’angoisse permanente d’assister à des réunions dont le déroulé se fait en anglais2. Conscients néanmoins de la place sociale qu’ils occupent, ils savent que le succès de leur progéniture passera lui aussi par une maîtrise des L.V.E (Langues Vivantes Étrangères).

De la même manière que les infections bénignes se transmettent de parents à enfants, le stress devient une source de partage familiale. Nouveau phénomène de société3, les couples des classes supérieures lancent leurs enfants dans une course effrénée à la performance. Soucieux d’offrir à leur patrimoine en construction les meilleures chances de s’en sortir, ils n’hésitent pas à investir massivement dans leur éducation. Aux traditionnelles inscriptions aux cours de sport voire de musique, s’ajoute dorénavant en premier lieu les langues. L’anglais (si ce n’est pas le chinois) en devient une obsession de classe dont la reconnaissance passe par des questions rituelles du type « À quel âge ton enfant a-t-il commencé les cours d’anglais ? ».

À une époque où chacun cherche à maximiser ses possibles4, ces lames de fond sociales viennent se briser sur les rochers de notre cohésion nationale. Omnibulés par la réussite et leur position sociale, elle, cette nouvelle aristocratie, embrasse volontairement la mondialisation et sa langue naturelle. En s’en accaparant les codes, ils espèrent échapper au déclassement des classes moyennes et s’assurer de meilleurs lendemains. Si ce nouvel élitisme est un phénomène en soi, il n’est qu’un des symptômes de la maladie de notre siècle.

Cette tendance participe de la même crise identitaire qui touche toutes les strates de notre société. À l’image des classes populaires de souche qui cherchent à préserver un modèle de société (conservatisme), ou des populations d’origines étrangères cherchant quant à elles à s’enraciner dans une idéologie (islam politique), les Français des classes supérieures font eux le choix d’embrasser les contours d’une culture étrangère.

Par leur individualisme et leur nihilisme libéral, ils rejettent tout patrimoine national au profit du leur. S’inscrivant dans les pas de leur tête de gondole politique décrétant en campagne que la culture française n’existe pas5, ils participent en ne valorisant pas notre socle commun, à l’archipalisation6 de la France au même titre que les communautaristes qui eux la rejettent en bloc. Par leur nombrilisme économique, ils deviennent les acteurs de cette Anti-France dont le seul horizon politique est de maintenir l’ordre et leurs patrimoines.

Antoine Laroche

1 https://www.bfmtv.com/politique/macron-precise-le-sens-de-son-expression-premiers-de-cordee-1491169.html

2 https://www.lemonde.fr/campus/article/2019/06/07/etre-nul-en-anglais-source-de-souffrance-au-travail_5473146_4401467.html

3 http://madame.lefigaro.fr/enfants/burn-out-enfants-craquage-surmenage-ecole-040416-113692

Fillion c’était simple modèle sociétal basé sur les

4 David Amiel et Ismaël Emilien. Le progrès ne tombe pas du ciel, 2019.

5 http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2017/02/06/31001-20170206ARTFIG00209-emmanuel-macron-et-le-reniement-de-la-culture-francaise.php

6 Jérôme Fourquet. L’archipel français, 2019.

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